La nuit tombée, les éclairages allumés!
La nuit tombée, les éclairages allumés!

Manu ou le sens des sens

J’ai vu, entendu et surtout regardé peindre Manu et mon témoignage/regard refuse d’être une sorte d’oblitération posée sur ses merveilleuses œuvres comme un postier oblitère gauchement d’un geste régalien un timbre en apposant une date, un lieu et un pays, cachetés en noir sur le rêve de jardins lointains et d’un monde coloriés et posé, offrande sans paroles.

L’on sait reprendre les propositions de ceux qui ont tôt amorcé le vrai débat en matière : celui de la légitimité de la forme comme propos pictural, face au sacro-saint motif, voisin du sujet, et « petit cousin de la chose ressemblante » (Kandinsky). Le propos : il agence les formes en plus de l’art de raconter une histoire, en ce moment celle du pays auquel le père de Manu, le Maître Barrat, était mêlé avec sa tribu. La levée des sons de la rue Alexandrie à Rabat, le ressac de « la plage du contrebandier » à Harhoura, les odeurs et saveurs dont la souika regorge, les versets coraniques psalmodies et la voix des mezzins lancés cinq fois au firmament ont-il su trouver le chemin dans l’avalanche du désir de les capter, colorié, « peints sans tomber « « l’art du reportage » qui a ses règles et les siens ? Manu a son langage propre qu’un rituel technique professionnel confirme. Il dépasse ainsi la frontière factice du «figuratif/non figuratif » car chacune de ses toiles est semble à une de ces « stase » (mawaqif) مواقف d’El Hallaj et de ses disciples, au sens ou l’entend la mystique. Car les ressorts abyssaux de la famille Barrat continuent de puiser dans la pensée universelle ses riches attachements, dont la peinture de Manu n’est qu’un aspect des plus généraux et qui donne sens aux sens et à la vie. Ce qui y est indentifiable au regard apparent (Zahir) est toujours furtif et l’ondulation des images perceptibles relevant de l’ésotérique (bâtine) ; elle est toujours bousculée par l’effet technique que Manu maîtrise et se joue ainsi des regards interrogatifs et consentants.

 

Professeur Jazouli, Rabat le 16 juin 2008