La nuit tombée, les éclairages allumés!
La nuit tombée, les éclairages allumés!

UNE PEINTURE QUE DE COULEURS !

“ L’opinion courante veut toujours que la sexualité soit agressive.

Aussi, l’idée d’une sexualité heureuse, douce, sensuelle, jubilatoire on

ne la trouve dans aucun écrit. Où donc la lire ? Dans la peinture, ou

mieux encore : dans la couleur. Serais-je peintre, je ne peindrais que

des couleurs : ce champ me paraît libéré également de la Loi (pas

d’Imitation, pas d’Analogie) et de la Nature (car en somme toutes les

couleurs de la Nature ne viennent-elles pas des peintres ?) ” Roland

Barthes

Ne peindre que des couleurs ! Cela paraît pléonastique tellement la

couleur est liée à la peinture, mais en fait ce n’est pas si simple

comme l’imagine Roland Barthes en se rêvant peintre ; il faut d’abord

balayer vigoureusement en soi l’imitation, l’image à la ressemblance du

réel pour revenir à cette logique primaire des sensations que l’on

trouve dans l’emploi des couleurs pures. Les quatorze peintures de cette

exposition d’Emmanuel Barrat, peintes lors de son séjour à Rabat comme

Particules, Le Jardin, Papillons, Fusion, Sillons… me paraissent

accomplir pourtant merveilleusement cette idée : peindre que de

couleurs !

N’est-ce pas là le programme de la peinture depuis les fauves, depuis

Matisse ? D’où vient la couleur : du Sud ou du Nord ? La couleur c’est

toujours la lumière de l’autre, si familière et en même temps si

étrangère à nous-mêmes ! Ce n’est pas sans malice qu’Emmanuel Barrat

titre son projet Migration saisonnière d’un peintre Picard ! Car il

n’ignore pas que voici cent ans, un autre peintre picard Henri Matisse

est venu au Maroc puiser sa révélation de couleur de L’Orient. Les

migrations des peintres, Matisse au Maroc en deux hivers puis en Océanie

et Klee en Tunisie puis en Egypte en 1930 sont des voyages pour lier la

perception des couleurs sous une autre lumière à leur passage dans la

mémoire et l’Inconscient. Comme le disait si bien Paul Klee en

s’apprêtant à aller peindre en Corse : “ Et tout vient du coloris, c’est

ce que je ne cesse de rechercher : réveiller des sonorités qui

sommeillent en moi -petite ou grande aventure en couleurs. ” Ce que le

peintre réveille de couleurs en lui s’éveille en nous spectateurs. Ainsi

Barrat remue en nous toute une vie de couleurs, dans les toiles Fonds,

Abysses, Sillages comme des visions sous-marines, aux couleurs floues et

vives à la fois.

Une couleur qui sort du fond : une sortie de l’abyme. Un bruit de

couleur... Le bruit, la rumeur de la ville…Il y a vingt-cinq ans à

Louxor en Egypte, je me souviens avoir peint toute une saison sur une

terrasse, à sept étages au-dessus de la ville et du Nil ; je passais le

temps ,que je ne prenais pas à peindre, à regarder et à écouter la vie

qui montait ; marché, enterrement, récréations, sons mêlés de multiples

voix que je mixais comme une musique à mes couleurs. Cette rumeur

faisait ma peinture tout autant que ma méditation liée à la vision de la

montagne thébaine. J’imagine qu’Emmanuel Barrat a travaillé ainsi à

Rabat dans un curieux mélange d’immersion, où le bruit de la ville a

remplacé la musique qui habituellement soutient sa peinture, et

d’isolement qui lui a permis de faire naître la courbure de l’espace

qu’il donne à sa couleur ; comme dans ses œuvres Zeppelins, Sillages,

Météorites…les couleurs de Barrat semblent venir de l’espace.

Les formats d’Emmanuel Barrat, tous d’un mètre sur un mètre, sont du

même type que ceux qu’affectionnait pour ses peintures fluides et

mouvantes un peintre comme Olivier Debré. Un arpent d’un mètre carré de

couleur. Ce mètre carré de couleur, qui selon les peintres (Kandinsky ou

d’autres), est plus coloré qu’un centimètre carré de la même couleur !

Ici la couleur est mise au carré, comme au second degré ; il n’est

sûrement plus possible d’être dupe de nos jours de cette qualité que

donne la quantité à la couleur ! Faut-il pour autant être blasé et se

tourner vers une couleur usée, une couleur de ruine ? Emmanuel Barrat

étonne lui par sa reprise de la force expressive de la couleur, par sa

force d’arrachement d’une couleur emportée ! Pour autant ce n’est pas de

sa part, même si chaque toile affirme une dominante colorée franche, le

choix de la couleur seule, du monochrome. Ce n’est pas dans ces toiles à

Rabat cette sempiternelle et obsessionnelle répétition d’une seule

surface colorée, car Barrat joue d’intenses modulations colorées. La

décharge monochrome, elle, rate sa cible sensible, ainsi que le

soulignait déjà Matisse au peintre futuriste Severini : “ Matisse me

montrait un jour une maquette qu’il avait faite d’après nature dans une

rue de Tanger ; En premier plan, un mur peint en bleu. Ce bleu

influençait tout le reste, et Matisse lui a donné le maximum

d’importance qu’il était possible de lui donner en gardant la

construction objective du paysage ; malgré cela, il a dû s’avouer qu’il

n’a pas rendu la centième partie de l’intensité de ce bleu ;

c’est-à-dire de "l’intensité sensorielle" produite par ce bleu. (…) il

me disait que s’il avait dû se décharger de cette sensation de bleu qui

dominait toutes les autres, il aurait dû peindre en bleu, ainsi qu’un

badigeonneur, tout le tableau ; mais, par cette action réflexe, n’ayant

d’importance qu’au moment de la sensation, il n’aurait pas atteint

l’œuvre d’art.! ” Pour faire œuvre d’art il faudrait donc développer

une condensation des sensations, une couleur au-delà du monochrome, une

polychromie. Que de couleurs ! Uniquement la couleur, mais la couleur

non point seule, la couleur multipliée par sa mise en rapport ; la

polychromie dans la monochromie voilà ce que tente intuitivement en

peignant Emmanuel Barrat. La couleur dans sa vibration, comme une onde

colorée. La couleur non dans sa mise en forme, mais dans son passage en

force, la couleur en mouvement : le geste de la couleur !

Mais, la couleur dans la peinture, ce peut-être tout simplement la

poursuite de l’émerveillement devant le matériau couleur. Si l’on pense

comme Frank Stella que la couleur n’est jamais plus belle qu’au sortir

du pot et du tube, il ne resterait plus alors qu’à surenchérir en

brassant (si j’osais en barattant !) les couleurs. Ainsi que l’avait

bien vu le sculpteur Augusto Giacometti : “ Cela a toujours été pour moi

comme s’il devait y avoir une vie des couleurs en soi, indépendamment de

chaque objet. Quelque chose qui existait bien avant le monde des objets

et d’où les objets ont tiré leurs couleurs. ” Voilà pourquoi Emmanuel

Barrat, avec simplicité et force, fait et nous présente, une peinture

que de couleurs…

 

François Jeune, peintre et professeur à l’Université Paris 8